artiste autogéré

FILS D’ELLE

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Zedrine

F I L S     D ‘ E L L E

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PRINTEMPS

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A la maternité, tous les jours, des enfants naissent.
Des enfants y meurent aussi parfois.
Tout comme des gens de tout âge meurent, dans tout l’hôpital et partout autour, de toute sorte de morts, à longueur de temps.
Mais à la maternité, tous les jours, imperturbablement, des enfants continuent de naître, en dépit du bon sens et de toute raison.
Moi, je ne suis pas né à la maternité. Mais où, à vrai dire, je n’ai jamais trop su.
J’imagine la rue. J’imagine un lieu sombre et plutôt sale. J’imagine un froid qui me saisit dès mon arrivée dans le monde et qui ne se défait pas de moi depuis ce jour.
Au fait, moi, c’est Marc.
C’est le prénom que m’a donné maman il y a vingt-quatre ans.
Maman toute seule parce que papa n’existe pas.
A la différence de maman, qui n’existe plus.

Et aujourd’hui, je me laisse guider.
Je me laisse emporter dans ce couloir trop blanc.
Mais il faut quand même que je prenne le temps de raconter tout ça à ce jeune branleur qui pourrait être moi.
Peut-être bien qu’il y comprendra quelque chose.
Peut-être bien que ça l’aidera.
Moi, j’aurais bien aimé entendre cette histoire avant que ce ne soit la mienne.
Mais est-ce que ça aurait vraiment changé quoi que ce soit ?
A chacun son histoire, c’est tout.
Il a le temps de s’en passer des choses en une année.
En une vie.
Alors voilà.
Ecoute moi.
S’il te plaît…

Je ne sais plus très bien où tout ça commence. Ni quand d’ailleurs, en fait. Au tout début, au plus bas âge, avant même que d’être né comme disaient les psys.
Pour moi, tout commence devant une assiette de soupe.
Ils écrivent: “importance de la vie intra-utérine” et “traumas durant la petite enfance”.
Et moi, je n’aimais pas la soupe.
Ils écrivent: “résilience” ou “répétition inter-générationnelle”.
Ce n’est pas comme cela qu’il vous parle bien sûr. C’est ce qu’ils écrivent. Ce qui s’étale dans mon dossier. Enfant abandonnique. Incapacité pathologique à construire des relations sociales stables. Qu’est-ce qu’ils en savent ces cons ?
Et puis, qu’ils viennent à l’hôpital, je leur présenterai tous mes amis. Nadine, qui s’est pris les pieds dans son Yorkshire en haut de ses escaliers et a fini par se briser le cou sur la dernière marche. Georges, qui est allé finir son parcours de dépressif contre le butoir d’une micheline diesel du réseau régional. Polo, qui manque le podium de peu, n’étant que le quatrième SDF mort de froid de la saison. Il est mort juste un peu trop tard pour faire l’ouverture du vingt heures.
Et moi, je n’aime toujours pas la soupe.

Alors, disons que tout commence devant la porte de l’hôpital, le premier jour, il y a tout juste un an.
C’est le printemps et la nature renaît, paraît-il. La vie reprendrait le dessus sur le poids mortifère de l’hiver. Les petites bêtes comme les grandes, la végétation, tout ça se réveille, en pleine forme, gambade, pousse, copule, se féconde, retrouve ses plus belles couleurs.
Pour moi, la saison n’y change pas grand chose. Toujours aussi livide. J’ai toujours l’impression d’être en train de mourir. Lentement. Mon nouveau boulot n’arrange rien bien sûr. Quand on voit à quelle cadence les gens finissent à la morgue, on sait qu’on en est jamais très loin soi-même. Un petit pas trop vite franchi. N’importe quand.
J’ai été embauché presque sans faire exprès. La mère d’un ami de Stéphane travaille quelque part dans l’immensité du C.H.U. Ce qu’elle fait exactement je n’en suis pas sûr. Stéphane m’a dit de me présenter pour un entretien d’embauche. J’ai mis une belle chemise et j’ai présenté mon permis de conduire le jour dit. Je suis ressorti avec un contrat de six mois.
Chercher du boulot, c’est toujours trop long. Mais quand on trouve, ça va toujours trop vite. On a pas le temps de se poser de questions. De mesurer dans quoi on s’embarque.
Stéphane m’a dit que je devrais conduire et trimballer des trucs d’un bout à l’autre de l’hosto ou de la ville. Il ne m’a pas dit qu’il fallait aimer le sang, les corps refroidis et toutes sortes d’odeurs que l’on ne sent pas ailleurs.
Tant pis. J’apprendrais.
Une de mes plus grandes qualités est ma capacité d’adaptation.
Je me fais à tout. Je me plie à tout.
Je n’aime pas la soupe mais je la mange quand même.
Et sans râler s’il vous plaît.
Je mange de la soupe et plein d’autres choses encore.
Mais je n’ai pas appris à digérer.

En ville, si l’on ne sort pas de chez soi, il est très difficile de voir arriver le printemps. Derrière le double-vitrage, le piaillement des premiers oiseaux ne parvient pas. Il faut sortir. Et voir que les vitrines ont troqué les décorations de Noël pour les œufs et cloches en tout genre qui annoncent Pâques. Il faut regarder les devantures pour savoir comment s’habiller. Ou attendre sagement devant sa télé que l’heure de la pub arrive pour savoir comment régler notre horloge interne de consommateur. Savoir de quoi l’on a envie. Quels sont nos besoins du moment. Comme quoi, finalement, un peu de télé vaut bien une promenade. C’est pour ça que je ne suis pas sorti. Je choisis toujours la solution la plus économique physiquement. On ne peut pas tous être de grands sportifs.
Aujourd’hui, c’est samedi, et je reste confiné dans mon petit T1 dans mon petit bâtiment dans mon petit quartier à la limite du centre ville. Et ma grosse télé ronronne près de moi. Nous sommes bien, ici, tous les deux. Et pour rien au monde je ne souhaiterai être ailleurs.
Et la télé me parle de ces porc-épics américains, qui mettent en déroute les coyotes grâce à leurs piquants qui portent à leur extrémité des petits aiguillons noirs qui gonflent avec l’humidité une fois plantés dans la peau du prédateur. Nature sauvage. Grands espaces. Zappe. Série policière un peu datée. La victime a reçu neuf coups de couteau. La scène manque franchement de réalisme. Et le sang a une couleur tellement improbable. Je pense une seconde à m’ouvrir les veines pour vérifier tout de suite que je ne me trompe pas sur celle qu’il devrait avoir. Je me demande avec quoi les couper. J’hésite. Lentement, cette question disparaît et l’écran me reprend. L’ours brun s’est réveillé mais il se rend bien compte, avec toute cette neige autour de lui, que l’hiver n’est pas fini. Alors, après un petit tour dehors, il retourne au fond de sa tanière. Se recouche. Se rendort. Je sieste à demi devant les Rocheuses. Je me promène le long des torrents. J’attrape quelques poissons, à la main, dans le flux d’une cascade. Et comme personne ne sonne, comme personne ne m’appelle, j’y passe l’après-midi, en prenant le temps de me rouler un joint d’herbe de temps en temps, dans l’ombre fraîche d’un arbre dont je ne connais pas le nom parce que la voix off ne parle que des animaux et pas des plantes.
J’encaisse un léger choc quand il me faut retrouver ma chambre à la fin du docu. Pour m’aider, la télé m’offre des chewing-gums vraiment très frais. Et puis des œufs en chocolat qui font sourire jusqu’aux oreilles les petits enfants qui ne nous ressemblent tellement pas qu’ils doivent au moins être allemands ou scandinaves ou quelque chose d’aussi nul.

Moi, je ressemble à un français, mais j’ai parfois l’impression étrange que ce sont les français qui ne me ressemblent pas. A moins que ce soit quelque chose qu’ait pu dire maman il y a longtemps. Auquel cas, je souscris tout à fait à ce point de vue.

Maman n’est pas là mais ce n’est pas grave.
L’important c’est que je travaille bien, pas vrai ?
Et je travaille bien.
C’est comme ça qu’elle voit si je vais bien.
Alors je travaille bien et elle ne s’inquiète pas.
Et je regarde la télé et elle ne m’entend pas.
Et le type dans la télé me regarde et me souhaite la bienvenue dans son émission durant laquelle nous allons vivre un grand moment de rire tous ensemble.
Mais je ne sais pas rire.
C’est con.

Maman, elle, savait rire.
Par contre elle n’a jamais su lire. A part les billets de banque.
Je me demande un peu comment elle faisait avant que j’aille à l’école et que j’en apprenne suffisamment pour faire ce qu’il fallait à sa place. Aussi tôt que puisse me ramener ma mémoire, je me souviens très bien qu’elle me demandait de déchiffrer ses courriers administratifs et autres lectures inévitables du quotidien. Je lisais sans rien comprendre. Rien sauf le regard de maman, plein de reproches dès que les nouvelles n’étaient pas bonnes. C’était moi qui demandais à ma mère de payer l’électricité. Moi qui lui disais de prendre un rendez-vous à l’ANPE dans les dix jours sous peine d’être radiée. Moi qui lui signalais que son découvert dépassait le seuil autorisé.
Et je sentais ses sentiments mêlés. La honte de ne pas lire elle-même, de se mettre en situation de dépendance vis-à-vis de moi. Et cette colère qu’elle me renvoyait, se débarrassant ainsi de toute responsabilité par rapport à notre situation plutôt précaire.

Mais maman savait rire. Je le sais pour l’avoir vu faire à diverses occasions. Mais son rire me gênait, me mettait mal à l’aise. Sans doute parce qu’elle riait plus souvent de moi qu’avec moi. Elle riait quand je tombais. Elle riait quand je me réveillais en sueur terrorisé par un cauchemar. Elle riait et je ne riais pas. Et si je pleurais vraiment, elle allumait le gros poste de télévision de ma chambre et me disait en riant de regarder quelque chose pour me détendre un peu. Mais le plus souvent, je ne pleurais pas et j’allumais moi-même la télé. Je m’y réfugiais pour ne pas avoir à affronter ce rire. En fait, maman ne riait pas très souvent. Je faisais mon possible pour éviter cela. Aujourd’hui, je regarde toujours ce vieux poste, toujours le même, qui trône désormais face à mon canapé dans mon petit appartement presque vide.
Il m’offre du jus de fruits riche en vitamine et je le bois.
Une nouvelle berline aux lignes élégantes qui évite tous les accidents tout en roulant très vite dans un décor futuriste et j’avale ça aussi.
C’est un peu lourd sur l’estomac mais aujourd’hui tout va bien. J’ai trouvé un travail et je sais que maman est contente. Elle n’aurait pas aimé que je reste trop longtemps au chômage.
Très tôt déjà elle me répétait de bien travailler à l’école et de bien faire tous mes devoirs pour ne pas finir chômeur. Je ne comprenais pas bien de quoi il s’agissait mais je travaillais dur pour satisfaire ses exigences. Et je lui faisais tous les trimestres la lecture de mes bulletins scolaires, sans oser croiser ses yeux qui disaient toujours la même déception que je n’ai pas su obtenir les éloges de tous mes professeurs. Mes efforts étaient récompensés et les bulletins plutôt bons mais maman voulait plus.
J’ai trouvé un travail et maman est contente. Elle le sera surtout si elle voit que je travaille dur.
Je crois que pour l’instant mes collègues sont satisfaits de mon travail. J’essaie d’apprendre vite. D’apprendre à me faire aux lieux. Le travail en lui-même n’est pas très difficile. Je suis coursier et l’on me charge de transporter différentes choses d’un bout à l’autre de l’hôpital ou parfois entre les différentes pharmacies et hôpitaux de la ville. Transporter c’est facile. Ce sont les différentes choses qui le sont moins au premier abord. Ce peut être bien sûr des médicaments ou du matériel, mais ce peut être aussi des flacons d’urine, des poches de sang, des organes humains, des cadavres. Les médecins ou les infirmiers font des années d’études pour s’habituer à tout ça. Moi, je débarque en plein dedans et je dois m’y faire instantanément pour pouvoir faire mon boulot.
Et pour ça, ils ont trouvé la bonne personne.
Je vous l’ai dit.
Je me fais à tout.

Ils ont même paru assez étonnés que je ne change pas de couleur, face à mon premier cadavre. Mais à vrai dire, moi, mon premier cadavre, ça faisait un bon moment déjà que je l’avais vu. C’était celui de maman et je n’étais pas tombé dans les pommes, alors celui d’un inconnu…
Et puis cet inconnu avait le mérite d’être une fille bien faite et en parfait état. Je n’ai pas bien compris d’ailleurs de quoi elle avait bien pu mourir. Si ce n’était sa pâleur et la rigidité de ses membres, il aurait été difficile de comprendre qu’elle était morte. Plutôt l’air de dormir paisiblement. Ses cheveux blonds, fins et bouclés lui voilant un peu le visage.
Nous l’avons installé sur le chariot et j’ai été chargé de l’emmener au dépositoire, recouverte d’un drap. J’ai traversé avec elle les longs couloirs de l’hôpital et nous avons pris l’ascenseur jusqu’au sous-sol, où je l’ai abandonné au personnel de ce lieu étrange et bien caché qui conserve en permanence quantité de cadavres. Certains n’y font qu’un séjour court, d’autres y restent pendant des mois, attendant qu’un proche vienne les réclamer.
Moi, je ne dois jamais qu’y passer.
Enfin, tant que ce n’est pas mon heure.

Et à l’heure qu’il est, ce soir, je revois le joli visage de cette inconnue. Je devine son sourire, ses larmes, sa voix, claire et pure comme le cristal bien sûr. La skunk que j’ai fumé tout l’après-midi me vrille encore un peu les sens et je suis lourd et je n’ose pas bouger de mon canapé.
J’attend que Stéphane m’appelle. Il va m’appeler et me proposer de bouger. Même quand on ne s’est pas vu de la semaine, il appelle toujours le week-end pour me proposer une soirée.
Il va m’appeler et je vais lui dire que je ne veux pas sortir. En fait, je crois qu’il serait plus juste de dire que je ne peux pas. Mais Stéphane comprend très bien tout ça. Rien qu’au ton de ma voix. Il me connaît assez pour savoir que je suis vissé à mon canapé et que je ne peux pas bouger. Il me connaît comme s’il m’avait vu naître. Et ce n’est pas si loin de la vérité. Mais, non, je crois plutôt qu’il attend de me voir naître. Et en attendant, il me couve. A sa manière.
Ce n’est sans doute pas vrai mais j’ai l’impression que maman est la seule à m’avoir vu naître. Papa, bien sûr, n’était pas là puisqu’il n’existe pas. Et, à bien y réfléchir, même maman je ne suis pas sûr qu’elle était présente. Cela aurait aussi bien pu avoir lieu sans elle. Malgré elle. Je suis né tout seul, sûrement, c’est ça. Né tout seul, programmé à vivre tout seul.
Je suis né tout seul devant ma télé.
Et ce soir je ne peux pas sortir.
J’ai trop peur de croiser des gens, de sentir leurs regards, d’entendre leurs voix. Mon esprit est dans un équilibre instable. Un rien le ferait vaciller. J’ai peur de devenir fou si quelqu’un m’adresse la parole. Je sais bien comment les gens me voient. Je sais ce qui est écrit sur mon front. J’ai peur qu’au beau milieu de la rue mes jambes ne me portent plus. J’imagine dix scénarios possibles tous plus effrayants les uns que les autres. J’ai peur et cette foutue skunk n’arrange rien.
Le téléphone sonne et j’ai peur.
Il sonne et je sais bien que c’est Stéphane mais, qui sait, ce pourrait être quelqu’un d’autre.
Il sonne et je me demande qui serait ce quelqu’un.
Il sonne et je m’aperçois que dans cet état d’angoisse je ne pourrais pas parler, même à Stéphane.
Il sonne et je ne répond pas.
Je m’extrais péniblement du canapé dès que j’en trouve la force. Je vais prendre un Lexomil dans la salle de bains que je glisse entier sous ma langue. Je peine encore à rejoindre mon lit, où je m’effondre tout habillé. J’ai mal partout. J’ai mal partout sans parvenir à localiser la moindre douleur précise et c’est encore pire. Roulé en boule, je laisse fondre le cachet lentement dans ma bouche en priant de toutes mes forces pour que la magie opère. J’invoque tous les dieux de la chimie psychotrope.
J’ai encore l’impression d’être en train de mourir.
Lentement.

***

Lentement.
Je me réveille.
Le son de la télé me parvient à travers la porte de la chambre. Excuse-moi maman. Il est bientôt midi et je sais que je n’aurais pas du dormir si tard. Pourquoi d’ailleurs ? je ne sais plus trop. Mais je sais que je n’aurais pas du.
Je m’enferme dans la salle de bains et passe un long moment sous la douche, très chaude, à frotter méticuleusement chaque centimètre carré de ma peau, comme pour m’assurer qu’il ne me reste rien de l’angoisse qui la tendait hier soir.
Etre propre et neuf. Repartir à zéro. Je repars toujours à zéro. Tous les matins.
Une fois propre et vêtu de propre, je réalise à quel point j’ai faim. C’est que je n’ai presque rien mangé hier.
Un sachet surgelé passé au micro-ondes plus tard, je suis devant mon assiette de purée. Elle est liquide. On dirait de la soupe. Mais je la mange quand même. Je mourrais de honte si je ne la mangeais pas.
J’ai retrouvé ma télé à l’heure du monsieur si souriant qui aime tellement ses invités que ce sont ses amis. Et aujourd’hui, comme d’habitude, je connais bien le visage de son invité. C’est un vieil acteur très connu qui a tourné plus de deux cents films et collectionne les navets populaires depuis quelques années. Nous faisons connaissance avec sa dernière compagne et quelques uns de ses grands amis de la grande famille du cinéma français. Ils disent tous que cet homme est formidable et je crois vraiment qu’ils ont raison. Et puis après tout ses derniers films n’étaient pas si mauvais. Et il a l’air tellement sympathique.
Les week-ends passent comme ça.
Ils se ressemblent tous. Faits d’instants d’angoisse qui semblent une éternité et le reste du temps filant à une telle vitesse que, finalement, je ne le vois pas passer. Seules les images qui remplissent l’écran changent d’une fois sur l’autre.
Mes week-ends se ressemblent tous car je me ressemble toujours.
Je me retrouve toujours semblable à la fois d’avant.
Je piétine.
J’ai peur et j’anesthésie ma peur.
Mais je n’oublie rien.
Je n’oublie pas la recette de cette compote oranges menthe chocolat qu’ils ont donné récemment dans l’émission de cuisine de midi dix.
Je n’oublie pas le moindre détail de mes consignes de travail.
Je n’oublie pas, non plus, comment c’était chez maman. Comment, quand elle ramenait un homme à la maison, elle entrait dans ma chambre sans frapper, montait le son de ma télé et ressortait sans même m’adresser un regard, fermant la porte derrière elle. Tous ces hommes. Les bruits étouffés à travers le plancher que j’ai appris à ne plus entendre. Je ne voulais pas savoir car maman ne voulait pas que je sache. Je ne voulais pas comprendre. Alors je me concentrais sur les moindres détails de ce que je voyais. Film, pub, série ou émission, j’ai appris à tout capter pour ne rien capter d’autre. J’ai appris que l’acteur qui jouait le rôle de Looping dans l’Agence tous risques s’appelait Dwight Schultz. J’ai appris à ne pas compter les amants de ma mère. Au bout d’un certain temps, maman ne rentrait même plus dans ma chambre. Elle tapait simplement à la porte et je savais quoi faire. Tradition familiale instituée très tôt. J’avais compris que seule la télé pouvait me protéger. Je ne pouvais m’en remettre qu’à elle. En hypnose devant cette icône païenne, j’étais en sécurité. Et c’est comme ça que je survis encore aujourd’hui. La différence c’est juste que maintenant j’ai la chimie avec moi. L’hypnose télévisuelle ne fonctionne plus aussi bien à elle seule. Elle a besoin d’aide. Et c’est pour ça qu’existent l’herbe, le Lexomil, l’alcool, le Valium, l’héroïne, les champignons d’ici et d’ailleurs.
Ailleurs.
Etre ailleurs sans bouger de mon canapé.
Etre ailleurs sans risquer l’extérieur.
Sans danger.

Le printemps défile et j’apprend mon nouveau métier. J’apprend à me repérer dans le dédale des services, du pavillon des enfants à l’étage de gérontologie, de la maternité à la morgue, des urgences aux consultations. Et il semble que le C.H.U. apprend aussi à me connaître. Ils ne me comprennent pas vraiment mais, très vite, ils me connaissent tous. Souvent, même quand je rencontre une infirmière, un médecin, un agent administratif pour la première fois, je sens qu’il me connaît déjà. Que je l’inquiète déjà. Qu’on lui a déjà parlé de ce grand type aux cheveux en bataille, au regard perdu et inquiet, qui a l’air si négligé, incapable de faire la conversation. Et tellement consciencieux dans son travail que cela rajoute à son étrangeté. J’ai pu lire cette impression dans bien des yeux. Tout le monde veut croire aux extra-terrestres mais, finalement, personne n’a envie de se trouver face à eux.
J’ai compris tout de suite et sans surprise qu’une fois encore, ici comme ailleurs avant, je n’aurais jamais vraiment ma place.
Et parfois, quand je regarde la télé, les yeux rivés sur ces lumières qui s’agitent, incarnations évanescentes mais revenant sans cesse, je me rappelle quand j’osais encore franchir les limites de la ville. J’allais, de temps en temps, passer un week-end chez mes grands-parents et je passais des soirées entières tout seul face à la grande cheminée, à fixer les flammes, les larmes dégoulinant sur mes joues à cause de la lumière, de la chaleur et du fait qu’encore une fois les autres n’étaient pas là. Je les déteste tous pour ça. Juste une seconde. Et puis j’oublie tout encore une fois. Je reste là, lassé de tout, évitant mon reflet sur le miroir de la télé. Mais ce qu’elle montre, c’est encore moi, ce n’est que moi et je ne suis que ce ramassis d’images formatées. Identification parfaite à double sens.

Je ne sais pas ce que je pense de quoi que ce soit mais j’y pense beaucoup, à tout, tout le temps. Actuellement je dois avouer que je pense surtout à Matrix. J’ai tout lu sur le film bien avant sa sortie, tous les articles, chroniques, étiquettes publicitaires sur boîtes de céréales, affiches dans la rue, dans le métro, dans les magasins. Partout où je vais je lis Matrix, je vois Matrix, je suis moi-même complètement Matrix. Entendez bien. Je ne me prend pas pour Néo. Je n’ai pas non plus analysé le propos philosophico-sociologico-religieux du film au regard de ma vision du monde.
Non.
Je suis, simplement, pleinement, Matrix.
La nuit, le binaire verdâtre phosphorescent défile sur l’écran noir de mon sommeil paradoxal.
C’est marrant, maman aimait beaucoup le vert et sa garde-robe en témoignait largement. Vert pomme, vert bouteille, vert fluo et autres teintes moins définissables se partageaient la quasi totalité de ses pulls, de ses jupes, de ses bas, de ses petits hauts sexy et même de ses chaussures. Et ça me rappelle “La p’tite dame en rouge”, une vieille chanson des Têtes Raides que Stéphane aime bien brailler de temps en temps. Maman était sans doute, pour tous ces hommes qui passaient chez nous, “la p’tite dame en vert” du quartier. Elle n’avait probablement pas d’autre nom pour eux.

Le printemps défile et le vert est partout, dans les jardins, aux fenêtres des gens qui ont décidé d’y voir la couleur de l’espoir. Et ils ont sans doute bien besoin de ça, de croire à quelque chose pour tenir le coup dans ce monde insensé qui sombre sous les eaux, explose de partout, voit crever ses forêts et ses déserts gagner du terrain chaque jour.
Moi, je ne sais pas. Je ne crois pas. Comprenez bien, je voudrais bien croire, mais en quoi ?
La sérénité et la beauté des hindous.
Le tao.
Le Christ ressuscité.
La parole révélée au Prophète.
Croire en Dieu ? Aux dieux ?
A la psychanalyse ?
Croire Bourdieu ou croire en moi ?
J’aurais bien cru à la télévision, à tous ces messages qu’on avale en somnolant dans le canapé. Mais la télé ne sait pas ce qu’elle veut. Elle ne sait pas ce qu’elle dit. Elle se contredit sans cesse. En fait, elle n’a d’avis sur rien. Et, tout bien réfléchi, je ne crois pas pouvoir croire. Sans doute un défaut d’imagination. Je n’arrive pas à l’orienter. C’est un peu comme ma mémoire en fait. J’aimerais pouvoir faire le tri et évacuer certains moments, certains pans entiers de ma vie même, si possible.
J’aimerais ne pas savoir comment maman faisait pour avoir tout le temps de l’argent sans bouger de la maison pour autre chose que faire les courses. J’aimerais oublier son rire. Oublier ses yeux accusateurs. Oublier maman. Mais elle est toujours là. Toujours présente. Toujours. Et je pars travailler.
Avec l’argent que j’ai gagné en faisant de l’intérim sur des chantiers ces dernières années, je me suis acheté une R5 un peu fatiguée, dont Stéphane trifouille le moteur assez régulièrement pour la maintenir en vie un bon moment. Il adore ça. Et je n’y comprend rien. Mais elle roule.
Et je roule donc vers l’hôpital.
Cinquante kilomètres heure.
Centre ville. Centre de Formation par Alternance. Cimetière. Cité Administrative. Conseil Général. Cathédrale. Caisse Primaire d’Assurance Maladie. C.H.U.
J’avale tous les panneaux.
Je m’interroge une seconde sur l’abondance de C sur ceux-ci. J’ai fumé un gros joint d’afghan avant de quitter l’appartement et je me dis que c’est plutôt de la C justement qu’il me faudrait pour partir travailler. Pour partir confiant et sûr de moi.
J’avale tous ces panneaux et cela m’évite de m’attarder sur les gens qui circulent tout autour. Je suis les indications C.H.U. et je m’y retrouve rapidement, devant la porte avec dix minutes d’avance, comme tous les jours. Et je passe dix minutes à observer attentivement les personnes qui rentrent et qui sortent du bâtiment, comme tous les jours. Et, comme tous les jours, je rentre à l’heure pile prendre les premières missions de la journée. Je dois passer à la pharmacie centrale de l’hôpital. Des médicaments à récupérer pour différents services. Je navigue entre les rayonnages immenses de boîtes de toutes les formes et de toutes les couleurs. Je fais mon marché. Je remplis mon chariot en suivant les listes qu’on m’a donné. Je remplis mes poches en pensant à ce qui manque chez moi en ce moment. Je récupère comme ça régulièrement ibuprophène et citrate de bétaïne, pour les lendemains de cuite. Et puis somnifères, anti-dépresseurs, anxiolytiques, amphétamines. Pour moi et pour Stéphane qui, du coup, se réjouit encore plus que moi de mon nouveau boulot. Quand il est trop fauché, je lui sors quelques boîtes de plus, qu’il revend facilement aux toxs de la gare ou à d’autres zonards du centre ville. Tout ça lui va très bien. Il est juste un peu déçu qu’on ne trouve pas de LSD à l’hôpital. Mais, quand il a des thunes, il sait très bien où en trouver, donc ce n’est pas vraiment un souci.

Je fais ma distribution, d’un service à l’autre, d’un étage à l’autre et à un autre bâtiment. Je croise des blessés et des vieux mourants, des femmes enceintes et des nouveaux-nés. Des malades cloués au lit depuis des mois qui espèrent encore guérir un jour. Des enfants, des femmes, des hommes. Ils m’inquiètent tous un peu et j’évite tout contact direct avec eux. Je travaille, en quelque sorte, pour eux, pour leur santé, mais je préfèrerais ne pas les voir. Ignorer leur existence même. Juste faire mon boulot. Pousser des chariots. Porter des valises, des sacs. Conduire les véhicules de livraison.
Et m’occuper des morts.
Ceux-là ne m’inquiètent pas. Ceux-là ne me regardent pas. Ils ne me parlent pas, ne posent pas de question, ne me jugent pas. Ils me laissent être en paix ce que je suis. Et ils sont là.
Maman est morte mais elle n’est pas là. Pas physiquement là, palpable sous mes mains. Elle n’est pas là mais elle me regarde, juge suprême, et donc je m’occupe d’eux comme je m’occupais d’elle. Comme je m’occuperais d’elle si elle était là.
Les morts sont les amis les plus fiables.
On peut assurer sa bonne conscience en leur rendant service, comme et quand on le souhaite, mais eux-mêmes n’attendent rien. Ils nous laissent entièrement libres. Et il n’y a en effet qu’à leur contact que je me sens pleinement libre.
J’en vois de plus en plus au fil des journées de travail et je passe du temps avec eux et c’est tant mieux.

***

Mais le printemps file et file et le printemps finit.
Les pluies se sont faites rares. La chaleur est souvent pesante. Les affiches dans les rues, les prospectus dans ma boîte aux lettres, les spots de pub à la télé se mettent tous à me vendre des sirops, des maillots de bain, des raquettes à quatre euros quatre vingt dix-neuf pour jouer sur la plage. A me faire avaler des crèmes solaires et des lunettes noires. A m’offrir des vacances de rêve sur la Côte d’Azur ou sur la Côte d’Amour ou sur la Côte d’Argent ou sur la Côte Vermeille ou sur la côte basque. Sur la côte en tout cas. N’importe laquelle. Il faut aller sur la côte, absolument, d’après ce qu’ils disent. Et je les crois sur parole mais moi je travaille.
Et le printemps finit ainsi et l’été commence et je m’en fous éperdument.
J’ai huit ans, j’ai douze ans, j’ai quinze ans, vingt-trois ans, qu’importe. Je suis là, face au monde, tout seul, et j’ai peur. Et je pleure. Et je sens encore une fois dans ma bouche le goût amer d’un cacheton en train de fondre. Car demain, été ou pas, tout doit recommencer.

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(comme dit plus haut, ceci n’est que la première partie du texte, dont la version complète est disponible à la commande sur la page suivante : https://zedrine.bandcamp.com/merch/livre-fils-delle )

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